Syrie : le pari risqué de Macron face aux fractures d’une transition inachevée
Le 7 juillet, deux explosions ont déchiré le centre de Damas au petit matin. Quelques heures avant, Emmanuel Macron s’endormait à l’hôtel Four Seasons, symbole de sa visite sans précédent en Syrie depuis la chute d’Assad. Une bombe placée dans une benne à ordures, une autre niée dans un véhicule : dix-huit blessés, aucun mort direct, et surtout un message clair aux yeux du monde, juste au moment où le président français s’apprêtait à sceller un partenariat économique avec Ahmad al-Charaa.
Cette visite, la première d’un chef d’État occidental depuis le renversement du régime en décembre 2024, incarnait un pari politique audacieux. Macron venait parrainer la légitimité d’une nouvelle Syrie, aux côtés d’un ancien leader jihadiste reconverti en homme d’État. Pas de tractations secrètes : le président français affichait sa démarche publiquement, visite prévue au restaurant du vieux Damas, détente en bras de chemise à la Grande Mosquée des Omeyyades. C’était, explicitement, un acte de confiance envers la transition.
Les fissures d’un édifice fragile
Or les bombes du 7 juillet ne sont pas survenues dans le vide. Cinq jours auparavant, un engin explosif improvisé avait frappé un café bondé du quartier d’Al-Hamidiyah : dix morts, une vingtaine de blessés. C’était l’attaque la plus sanglante perpétrée dans la capitale depuis celle qui avait visé une église grecque orthodoxe en juin 2025, faisant 25 morts. En peu de jours, Damas connaissait trois actes de violence coordonnée.
Face aux attentats, les autorités syriennes et françaises ont joué serré : pas de panique, la visite continue. Le chef de l’État français est sain et sauf et sa visite se poursuit ; il avait déjà quitté l’établissement pour se rendre au palais présidentiel. Au palais, Macron et al-Charaa ont affiché l’unité face au terrorisme, chacun soulignant que les auteurs de cet acte criminel odieux seraient très prochainement arrêtés, les actes ayant pour but de porter atteinte à la visite du président français.
Mais ce que ces explosions révèlent, c’est une réalité que les discours de reconstruction ne peuvent occulter : la Syrie demeure un espace de compétition meurtrière où la centralité du nouveau régime n’est pas acquise. L’État islamique est soupçonné d’être l’auteur, ce ne serait ni la première ni la dernière attaque de ce type. D’autres forces, évincées du jeu politique, conservent la capacité à frapper.
Le mirage de la stabilité économique
La visite s’inscrivait dans un objectif précis : convertir la reconnaissance diplomatique en investissements. Emmanuel Macron était accompagné de plusieurs dirigeants d’entreprises françaises, dont ceux de CMA-CGM Rodolphe Saadé et de TotalEnergies Patrick Pouyanné. Au programme, un forum économique dédié à la reconstruction, des signatures d’accords dans le tourisme, l’agriculture, l’industrie.
Le calcul était compréhensible : légitimer al-Charaa sur le plan international pour l’aider à consolider son autorité, élargir l’influence française en Méditerranée orientale, accéder aux marchés syriens dès leur réouverture. Ahmad al-Charaa avait souligné les énormes opportunités d’investissement, la France allant participer à la reconstruction d’infrastructures dans des secteurs comme le tourisme, l’agriculture, l’industrie, et Damas s’apprêtant à commander huit avions au constructeur européen Airbus.
Sauf qu’un projet de normalisation économique d’un régime de transition n’existe que si ce régime maîtrise minimalement son territoire. Or ces deux explosions à Damas envoient un signal exactement inverse en rappelant que la Syrie n’est ni sécurisée, ni stabilisée.
Les non-dits de la diplomatie
Pendant que Macron affichait sa confiance publiquement, il rencontrait en parallèle des personnalités de la société civile qui s’inquiètent de la poursuite d’exactions et de la concentration des pouvoirs aux mains du président islamiste. Message double : oui à la reconstruction, mais attention à la démocratie.
Cette visite intervient six mois après que Macron eut été le premier dirigeant occidental à accueillir Ahmad al-Charaa à l’Élysée en mai 2025, faisant le pari d’accompagner la transition syrienne en s’affichant avec cet ancien jihadiste. Entre mai et juillet, la trajectoire a glissé : des gestes de confiance aux évidences de fragilité.
Ce que révèlent les attentats du 7 juillet, c’est que la Syrie de 2026 n’est pas une nation pacifiée mais un champ de luttes où le nouveau régime, malgré le soutien occidental, doit constamment affirmer son monopole de la violence. Les promesses économiques, les investissements français, les visites diplomatiques : tout cela peut coexister avec l’explosif dans les poubelles et la peur dans les rues de Damas.
Macron repart confiant, al-Charaa promet de poursuivre la reconstruction. Mais derrière le discours officiel sur la pluralité et la stabilité, les vraies questions restent sans réponses : qui attaque, pourquoi maintenant, et surtout, le régime syrien a-t-il vraiment les moyens de l’empêcher ? Ces questions resteront suspendues bien après la conférence de presse conjointe et le forum économique.