Éthiopie-Érythrée : la fin de l’illusion d’une Afrique apaisée
La rupture des relations diplomatiques entre l’Éthiopie et l’Érythrée, annoncée en première semaine d’octobre, passe largement inaperçue en Occident. Elle incarne pourtant un mouvement tectonique bien réel : la fragmentation croissante des alliances régionales africaines, que le concert des puissances occidentales prétend ignorer.
Pendant plusieurs années, cette trajectoire semblait impensable. Après des décennies de conflit meurtrier, les deux États avaient conclu un accord de paix en 2018 qui valut au Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed le prix Nobel de la paix. Cette réconciliation alimentait le discours optimiste de la communauté internationale sur la stabilisation du continent. Or cette illusion s’effondre aujourd’hui sous le poids des contradictions jamais résolues.
Ce qui se joue véritablement dans la Corne de l’Afrique, c’est l’incapacité des régimes à construire des alliances régionales durables. Les ressources limitées, les rivalités hégémoniques non décidées, et surtout l’absence de cadre institutionnel suffisant transforment chaque apaisement temporaire en simple trêve. L’accord de 2018 n’était que du théâtre diplomatique sans fondations. Aujourd’hui, il suffit d’une friction mineure pour que tout s’effondre.
Ce qui rend cette rupture particulièrement révélatrice, c’est sa synchronicité avec l’implosion parallèle de l’ordre régional en Afrique centrale et australe. À l’Est du Congo, la reprise des hostilités et l’incapacité des institutions africaines à stopper les factions rivales révèlent un continent où les mécanismes de stabilité se désagrègent partout à la fois. L’Union africaine, censée arbitrer ces conflits, demeure spectatrice impuissante.
Les puissances mondiales, préoccupées par l’Indo-Pacifique et le Moyen-Orient, abandonnent progressivement le continent à son propre destin fragmenté. Washington reste sur ses positions réactives, tandis que la Chine et la Russie posent leurs pions sans construire de stabilité durable. Résultat : des États comme l’Éthiopie et l’Érythrée, dotés de capacités militaires croissantes mais dépourvus de projets régionaux cohérents, basculent périodiquement dans le chaos.
La rupture de cette semaine signifie quelque chose de grave que personne ne formule clairement : l’Afrique n’entre plus dans une logique de conflits maîtrisables, mais dans celle d’une fragmentation systémique. Chaque État se replie sur lui-même, chaque région se balkanise, tandis que les tentatives de concert régional s’effondrent l’une après l’autre. C’est moins un événement qu’un symptôme d’un continent qui se défait, loin des regards occidentaux occupés à d’autres théâtres.