Crise de la dette européenne : l’Occident affronte enfin ses propres contradictions

wpbot_image_uXzYN2

L’Europe frissonne. Cette semaine, les marchés obligataires signalent une nouvelle fois ce que les capitals et les ministères des Finances redoutaient depuis des mois : la détérioration rapide de la confiance des investisseurs internationaux dans la capacité de certains États européens à honorer leurs dettes. Les taux obligataires s’envolent à des niveaux plus jamais vus depuis deux décennies, une situation qui ramène les esprits aux heures sombres de 2010 et 2012, quand la Grèce et l’Irlande ont failli entraîner toute la zone euro dans un effondrement sans précédent.

Une histoire qui se répète, ou qui continue

Le paradoxe de cette nouvelle turbulence réside dans le silence des gouvernements. Contrairement aux années de crise précédentes, quand Bruxelles et Washington multipliaient les déclarations d’intention et les plans de sauvetage, la réaction des autorités européennes reste singulièrement faible. Les solutions invoquées en 2012 comme remèdes infaillibles, l’austérité budgétaire, les réformes structurelles, les fonds de stabilisation multilatéraux, semblent avoir perdu de leur crédibilité sans pour autant que des alternatives cohérentes ne se dessinent.

Ce qui se joue silencieusement, c’est l’incapacité croissante d’une architecture financière pensée pour l’unipolarité à fonctionner dans un monde devenu multiplex. L’Europe, qui financait autrefois ses déficits par l’appétit insatiable des marchés, voit cette fenêtre se réduire. Les investisseurs, loin d’être rassurés par la rhétorique institutionnelle habituelle, cherchent désormais des rendements plus élevés, autant pour couvrir les risques accrus que par manque de confiance dans la solidité des garanties souveraines.

La fin d’une époque sans transition

Ce qui frappe l’observateur lucide, c’est que cette crise se manifeste au moment où l’ordre occidental perdait déjà du terrain sur d’autres fronts. Pendant que l’Europe s’épuise en débats macroéconomiques convenus, d’autres puissances construisent des architectures financières alternatives. Le Yuan, le Renminbi, les circuits de paiement indépendants du dollar : autant de chemins de contournement vers une démondialisation du système occidental que l’Occident avait cru perpétuel.

La crise de la dette européenne n’est donc qu’un symptôme parmi d’autres. Elle révèle l’usure d’un modèle qui supposait une dépendance éternelle des marchés mondiaux vis-à-vis de l’épargne occidentale et de la confiance dans les titres européens. Cette dépendance s’érode, non pas par décision politique volontaire, mais par la simple dynamique de puissances émergentes qui construisent des alternatives moins coûteuses et tout aussi efficaces.

Impuissance et déni

L’Union européenne, incapable de définir une stratégie autonome sur le plan militaire ou technologique, l’est également sur le plan financier. Elle n’a ni les outils pour forcer les rendements à la baisse sans mener une monétisation forcenée, ni la capacité à réformer en profondeur ses économies sans risquer des convulsions sociales. Elle se trouve prisonnière d’un entre-deux institutionnel où Bruxelles ne peut que coordonner sans imposer, et où les États cherchent des solutions nationales dans un monde d’interdépendances irréductibles.

Le grand silence des gouvernements face à cette turbulence n’est ni de la sérénité ni une stratégie. C’est du déni. Et il ne durera que jusqu’aux premiers défauts de paiement.