BRICS : la première grande fissure d’une alliance contre-occidentale en péril
Le bloc BRICS, présenté depuis deux décennies comme l’alternative à la domination américaine, commence à vaciller sur ses fondations. Au moment où Washington perd effectivement prise sur l’ordre géopolitique mondial, ce ne sont pas les appels à la multilatéralité qui émergent, mais la logique impérialiste régionale. L’Égypte et l’Éthiopie en sont les acteurs principaux, révélant une vérité rarement énoncée : les puissances dites émergentes reproduisent les schémas de domination de celles qu’elles critiquent.
Une stratégie égyptienne de contention maritime
Le Caire a décidé de construire un cordon de sécurité autour de l’Éthiopie en multipliant les partenariats militaires stratégiques. L’Égypte a signé plusieurs accords majeurs avec la Somalie et l’Érythrée dans la Corne de l’Afrique. Cette approche révèle une logique classique : le contrôle des points de passage maritimes et des alliances régionales.
L’Égypte déploie actuellement des milliers de soldats à Mogadiscio sous le drapeau de l’Union africaine, tout en concluant des accords de sécurité et de coopération portuaire visant directement à bloquer les ambitions maritimes de l’Éthiopie. Ces initiatives ne relèvent ni d’une coopération Sud-Sud idéalisée ni d’une quelconque solidarité des émergents : elles correspondent à une stratégie de puissance nue.
L’illusion du bloc unifié
Cette crise marque un tournant symbolique. Pendant des années, les observateurs ont présenté les BRICS comme un bloc monolithique, uni contre l’Occident. La fiction s’effondre. Ce ne sont pas des valeurs communes ni une vision partagée du monde qui tenaient ce bloc ensemble, mais plutôt des intérêts économiques superficiels et une hostilité commune envers Washington. Dès lors que les tensions régionales ressurgissent, ces alliances théoriques cèdent rapidement.
L’Afrique devient le terrain d’une compétition régionale où l’Égypte cherche à neutraliser les prétentions éthiopiennes avant qu’elles ne s’épanouissent. C’est une logique géopolitique classique : celle des grandes puissances qui cherchent à maintenir l’ordre régional à leur avantage. L’ironie est que cet ordre reproductible est exactement celui que les BRICS accusaient l’Occident de maintenir.
Un ordre mondial qui se fragmente plutôt que se réorganise
Ces tensions montrent que la fin de l’hégémonie américaine n’entraîne pas l’émergence d’un nouvel ordre coopératif et plus juste. Elle produit au contraire une fragmentation anarchique où les puissances régionales jouent des jeux de domination locale. L’Égypte cherche à conserver son rôle de pivot régional face à une Éthiopie qui aspire à une puissance maritime d’envergure continentale.
La crise entre le Caire et Addis-Abeba est un avertissement : l’ordre occidental s’effondre, mais rien ne le remplace. À la place émergent des rivalités brutes, des alliances opportunistes et une compétition pour les ressources qui ressemble davantage au 19e siècle qu’à un nouvel ordre multipolaire.