Éthiopie-Érithrée : l’escalade que l’Occident ignore

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L’Éthiopie et l’Érythrée dérivent vers un abîme géopolitique que personne ne voit venir. Depuis des mois, les deux nations de la Corne de l’Afrique s’échangent des accusations de plus en plus virulentes, franchissant progressivement les lignes qui séparent la rhétorique de la menace militaire directe. Pourtant, cette escalade demeure largement absente des radar des chancelleries occidentales et des grands médias internationaux, occultée par des crises jugées plus spectaculaires.

Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed accuse l’Érythrée d’attiser les troubles en Éthiopie en formant et en armant des milices hostiles au gouvernement, tandis qu’Asmara présente l’Éthiopie comme l’agresseur. Derrière ce duel verbal se cache une question géopolitique majeure : l’accès à la mer. Abiy Ahmed affirme vouloir mettre fin à l’enclavement de son pays, le plus peuplé au monde à être dépourvu d’accès à la mer. Les autorités érythréennes redoutent, de leur côté, qu’il ne cherche à reprendre le contrôle de leurs ports, auxquels l’Éthiopie bénéficiait d’un accès sans entrave avant la sécession de l’Érythrée en 1993.

Un contexte régional saturé de violences

Le contexte régional aggrave le risque de débordement. Alors que le Soudan est en flammes, un affrontement entre deux de ses voisins, l’Éthiopie et l’Érythrée, pourrait faire basculer la Corne de l’Afrique dans une conflagration régionale. Les deux États sont pris dans une dynamique d’instabilité en cascades : l’effondrement soudanais crée un vide sécuritaire que les puissances régionales cherchent à combler, tandis que les tensions internes à l’Éthiopie offrent à l’Érythrée des opportunités d’intervention.

Ce qui rend cette situation particulièrement inquiétante, c’est son invisibilité stratégique dans le système international. Cette montée des tensions est largement ignorée par une communauté internationale absorbée par d’autres crises. La Corne de l’Afrique n’intéresse l’Occident que lorsqu’elle n’explose, ou lorsqu’elle offre des débouchés commerciaux. Or, derrière cette indifférence se cache un véritable enjeu de puissance : les États-Unis, la Russie et la Chine renforcent discrètement leur présence et leurs infrastructures militaires dans la région.

Économie et survie régionale

Pour l’Éthiopie, l’enjeu de l’accès à la mer n’est pas qu’une question symbolique : c’est une question de survie économique. Enclavée sur un continent où les routes maritimes structurent les échanges mondiaux, Addis-Abeba dépend entièrement de ses voisins pour ses importations et ses exportations. La possession de ports directs transformerait radicalement sa position géopolitique et économique. Pour l’Érythrée, au contraire, ces ports sont une ressource vitale et un levier de négociation face à un colosse régional treize fois plus peuplé.

Le véritable danger réside dans la combinaison de trois facteurs : une escalade verbale qui progresse quotidiennement, une absence totale de canaux de médiation internationaux crédibles, et un environnement régional déjà saturé de violences. Contrairement aux crises du Moyen-Orient ou de Taïwan, celle-ci ne bénéficie d’aucune attention diplomatique. Aucun envoyé spécial occidental n’y a mis les pieds depuis des mois. Les Nations unies sont paralysées.

Le calcul est simple : si le Soudan continue son implosion et qu’une étincelle enflamme les relations Addis-Abeba-Asmara, la Corne de l’Afrique pourrait devenir le théâtre d’une guerre régionale de grande ampleur. Avec quelles conséquences pour les routes maritimes mondiales, les chaînes d’approvisionnement et la stabilité de l’Afrique de l’Est ? Ces questions demeurent en suspens, alors que les acteurs sur le terrain se rapprochent chaque jour d’un point de non-retour.